Le baptême de Julien

Si la vidéo ne s’affiche pas, cliquez ici.

1990. Je travaille depuis 4 ans chez Arane, à Levallois-Perret. Génériques, trucages. Je manipule de la pellicule à longueur de journée, je reçois les clients, ou bien je les retrouve dans leur salle de montage avec mes catalogues de fontes pour leur faire choisir les caractères de leurs titres. Je fais des devis, des conformations. Je m’initie à la manipulation du banc-titre, une caméra bi-format (16/35mm) qui filme image par image, suspendue à une colonne, le long de laquelle elle peut coulisser, au-dessus d’une table lumineuse mobile. Le tout est commandé par un ordinateur rudimentaire. Il faut taper des lignes de codes baroques qui s’affichent en vert sur un écran cathodique noir, toujours précédées d’un curseur clignotant. La moindre faute de frappe, et il faut tout recommencer.

On charge la pellicule « au noir » complet, dans un placard minuscule équipé d’une table enrouleuse. Il y a toujours un risque de rayer, d’endommager les perforations. Mais je prends vite goût à ces gestes rituels, à l’odeur du triacétate. J’apprends à connaître les références des différentes émulsions. La pellicule noir et blanc haut contraste, une de mes préférées, c’est la 5369 Kodak. On s’en sert pour filmer les titres, caches et contre-caches de trucages. Il y a au sous-sol chez Arane une développeuse spéciale dédiée au traitement de cette pellicule. J’ai appris à la charger, à la décharger.

Jean-René Failliot, le patron d’Arane, possède une caméra Eclair 16mm. Dès juillet 1989, il m’a montré comment faire des images avec. J’ai tourné mes premiers plans sur le pont Guillaume le Conquérant à Rouen, surplombant les voiliers de la première « Armada », qui s’intitulait « Les voiles de la liberté ». Et j’ai filmé les premiers sourires de ma fille Doëtte, qui est née en mai de cette année-là. Je voulais en faire un film, « Doëtte et les bateaux », qui n’a jamais abouti. Manque de temps. A l’époque, je rêve encore d’enregistrer un album avec les Master Bators. En juin 1990, nous nous sommes enfermés dans la maison de mes parents, pas encore revenus d’Afrique, pour 10 jours de sessions ininterrompues et le tournage d’un clip avec le futur réalisateur de « L’empire des loups », Chris Nahon. Ce sera notre chant du cygne. En octobre, je me résigne : les Master Bators sont cuits. Mes deux acolytes se consacrent à leurs carrières, l’un comme journaliste, l’autre comme cadre commercial. C’est le moment de commencer à faire du cinéma.

J’emprunte de nouveau la caméra de Jean-René, avec l’idée de faire des repérages pour un film dont j’ai commencé à écrire le scénario. Ça s’appelle « La mémoire d’un ange » et ça deviendra « Le mariage de Fanny » quelques années plus tard. Je filme l’usine de blanchisserie désaffectée de mon beau-père, la zone industrielle et le port de Rouen, l’église de Varengeville-sur-Mer et les falaises du pays de Caux, sur des rouleaux de pellicule Kodak 7240 (de l’inversible noir et blanc qui servit pendant plusieurs années pour les actualités) que je fais développer au laboratoire de Cognac-Jay sur le point de fermer, puis chez Neyrac (d’où elle me revient un peu voilée, comme si le grain avait été balayé par des rafales de vent).

Les plans me plaisent. J’imagine une histoire d’enfant abandonné, en alternant les plans et des cartons animés que je tourne au banc-titre. J’engage mon cousin Julien Mathieu, qui n’a pas encore dix ans, pour incarner le personnage. Le film s’appelle d’abord « Escape ». Il est enregistré sous ce nom chez Telcipro, le laboratoire voisin où je fais développer les internégatifs 5272 sur lesquels sont gonflés en 35mm couleur mes inversibles noir et blanc, grâce à la truca d’Arane et à Thierry Deshayes qui la manipule. J’ai repiqué des musiques sur de la pellicule magnétique 35. Fauré, Chostakovitch, Scelsi, Prokofiev, Bartok. Je me sers sans vergogne dans le répertoire classique – je n’ai pas un centime pour payer les droits. Le montage a lieu sur la table CTM d’Arane, le soir après le boulot, ou pendant les week-ends. Je mixe le film en mono chez GLPipa avec Bruno Seznec.

Je présente le film à la sélection de Clermont-Ferrand, qui n’est pas encore un énorme festival. Il est pris. Là-bas je vais faire la connaissance de Claude Duty, qui m’introduit dans le monde du court-métrage. Trois ans après, nous en ferons un ensemble, Pierres et Claude.