A. Leprest, nu comme la vérité

Wikipédia : « Allain Leprest, né le 3 juin 1954 dans le Cotentin à Lestre (Manche) et mort le 15 août 2011 à Antraigues-sur-Volane (Ardèche), est un poète-parolier et chanteur français. »

A priori, je ne suis pas un fan d’Allain Leprest.

Sa musique et ses mots m’ont très longtemps laissé indifférent. Aussi loin que je me souvienne, j’ai entendu son nom pour la première fois fin 1985. J’ai 25 ans et je dirige l’antenne d’une RLP (Radio Locale Privée) de Grand-Quevilly, Oxygène. Leprest vient d’être la révélation du Printemps de Bourges et la présidente de la radio, Michèle Duramé, est tombée sous le charme de ce jeune chanteur originaire de Rouen, dont elle me demande de programmer régulièrement le premier album sur l’antenne. Je m’exécute sans enthousiasme.

Fan de rock, je ne goûte guère le parfum suranné des chansons de Leprest. Pour moi, il s’est trompé d’époque, son timbre rocailleux, son lyrisme, ses afféteries de poète-chanteur réaliste appuyant sur les « r », tout me semble dépassé, d’un autre âge.

Mais l’enthousiasme de Michèle reste gravé dans ma mémoire, et j’y repense régulièrement lorsque la radio (c’est à dire Philippe Meier sur France Inter, presque exclusivement) diffuse l’une de ses chansons.

25 ans plus tard, mon ami photographe Jean-Manuel Vignau, qui suit la carrière de Leprest depuis longtemps, me présente à Didier Pascalis. Didier est le producteur d’Allain depuis 2004, et l’idée d’un documentaire sur le personnage nait de notre première conversation. Je n’ai jamais consacré de film à un artiste quel qu´il soit, et considérer Leprest comme un sujet d’entomologie cinématographique me séduit.

Respecté comme une référence pour ses pairs, comparé aux plus grands de la chanson française, récompensé par de nombreux prix, il reste obstinément boudé par le grand public et traîne une réputation de poète maudit.

J’apprends qu’il relève tout juste d’un cancer des poumons métastasé au cerveau, qu’il est très fatigué, qu’il mène une vie de bohème infusée dans l’alcool : je demande à le rencontrer.

L’occasion se présente rapidement. Fin 2010, décision est prise de le filmer lors d’un premier concert. Ce sera au Scarabée de La Verrière dans les Yvelines. Salle comble. Je vois arriver un homme courbé, à la diction pâteuse, cramponné au bras de Didier, pouvant à peine mettre un pied devant l’autre. Il n’a que 56 ans, et c’est difficile à croire. Le regard bleu azur pénétrant est la seule étincelle de vie surnageant à la surface d’un corps de vieillard éreinté.

Doux et chaleureux, il me parle comme si nous étions des amis de toujours. Sa voix est à l’image du reste : éraillée, usée, voilée. Parfois les syllabes restent collées au fond de sa gorge, il faut, littéralement, le comprendre à demi-mot. Comment cet homme va-t-il pouvoir chanter ?

Il arrive sur scène en titubant, au bras de Léo Nissim, qui l’accompagne au piano. Ovation. Il s’excuse de son état auprès du public avec une sorte d’élégance aristocratique, s’assoit sur un tabouret qu’il ne quittera plus et se cramponne au micro.

Premières notes de piano.

Et là une sorte de miracle se produit. Le chanteur recroquevillé se métamorphose en un showman impressionnant. J’ai l’impression d’assister au concert d’une sorte de Jacques Brel ressuscité des morts. Leprest se lance dans ses chansons avec une fougue de damné, en quelques vers il est déjà en nage, et je suis véritablement touché pour la première fois par sa poésie, la puissance de ses mots, l’oeil rivé dans l’oeilleton de ma caméra qui le filme en gros plan.

La salle n’est pas immense, mais le public lui fait un triomphe. Pour le rappel il s’excuse encore : il ne peut pas sortir de scène, il reste vissé sur son tabouret, fait rire le public en minimisant ce qui semble pourtant être le fardeau d’une vie. A la fin, Léo Nissim lui redonne son bras, Leprest se redresse péniblement et sort comme il est entré, en vieil homme malade et au bout du rouleau.

Je sécurise mes rushes du concert, la tête pleine de questions. Faire un film sur Leprest, pourquoi pas, mais quel angle choisir ? L’homme que j’ai rencontré est presque infilmable, tant il porte sur lui les stigmates de la douleur de vivre. Didier m’a raconté comment, de producteur, il est devenu une sorte de chaperon, d’assistante sociale, pour un Leprest sans domicile fixe, toujours susceptible de l’appeler à l’aide en pleine nuit.

Je décide d’attendre, de laisser l’idée décanter, et surtout, d’aller à la rencontre de l’œuvre : les mots, les enregistrements, les rares captations de concert. Sur disque, je retrouve peu de choses de ce que j’ai entrevu sur scène. Il manque l’essentiel : la présence. Mais quelques mots font mouche. « C’est peut-être Mozart », « SDF », « Tout ce qu’est dégueulasse porte un joli nom », « Les tilleuls », « Donne-moi de mes nouvelles »… de très belles chansons sans âge que Leprest sait porter à incandescence devant son public.

L’hiver passe et devant la dégradation de l’état physique et moral de son protégé, Didier Pascalis décide d’organiser un rendez-vous avec Jean-Louis Foulquier, grand admirateur d’Allain qu’il a maintes fois programmé sur France Inter, et vieux compagnon de biture. Nous convenons de réaliser deux entretiens sans objectif précis quant à l’usage et à la destination : pour les archives. Allain semble en avoir envie. Foulquier pourrait l’aider à faire une sorte de tour d’horizon de sa vie et de son œuvre, en liberté, sans s’interdire d’évoquer la face sombre.

Rendez-vous est pris pour avril 2011. Deux jours de suite, chez Didier d’abord, puis au Forum Léo Ferré d’Ivry, lieu emblématique de la carrière d’Allain, nous enregistrons (à 3 caméras HD) trois heures et demie d’entretiens denses, intenses, traversés de silences et d’yeux embrumés. Leprest accepte d’aborder tous les sujets, y compris sa relation à l’alcool et ce que devrait être son épitaphe.

4 mois plus tard, le 15 août 2011, Leprest met fin à ses jours à Antraigues (Ardèche) après avoir participé au festival Jean Ferrat organisé par Didier. Consternation générale. Le projet de documentaire est ajourné. On verra ça plus tard, quand l’émotion sera retombée.

Été 2013. Didier Pascalis a monté un spectacle autour des chansons de Leprest avec Jean Guidoni, Romain Didier et Yves Jamait, « Où vont les chevaux quand ils dorment ». Un CD est prévu pour la fin de l’année. Didier voudrait offrir un documentaire en complément, incluant des extraits des fameux entretiens de 2011. Mais comment le financer ? La télé n’en voudra pas. Je propose de tenter notre chance à l’aide sélective du Pôle Image Haute-Normandie. En parallèle, nous organisons des interviews avec des proches d’Alain, à commencer par sa sœur Pierrette, son ex-femme Sally Diallo, Emmanuel Michaut qui fut son attaché de presse, Grégoire Médina, son assistant des dernières années, et son compositeur fétiche Romain Didier. D’autres entretiens sont prévus, si l’aide tombe.

Mais non, Leprest ne porte toujours pas bonheur aux cinéastes qui veulent lui consacrer un film. Nous n’aurons que l’argent débloqué par Didier pour défrayer les interviews et payer le montage d’un 60 minutes simplifié, axé sur l’œuvre d’Allain, laissant à la marge sa biographie, et le chapitre sur sa peinture, méconnue, que j’avais l’intention d’intégrer. Seuls Romain Didier et Didier Pascalis apparaissent dans ce montage, outre quelques artistes interrogés lors d’un concert donné à la SACEM en 2012. Les autres interviews sont gardées en réserve, pour plus tard, tout comme la dernière et terrible révélation d’Allain à Jean-Louis Foulquier (lui aussi décédé depuis), qui donne peut-être la clé de son existence.

Pour moi, le travail sur Leprest est encore inachevé.

Une réponse à A. Leprest, nu comme la vérité

  1. Saliha Fialip dit :

    merci de votre témoignage et de votre travail sur l’oeuvre et la vie d’Allain Leprest, j’attends la suite .
    J’ai connu l’existence d’Allain Leprest par son travail avec des scolaires, le conte musical Pantin et Pantine. Et moi qui ne suis pas téléphage, je me souviens l’avoir vu et entendu dans l’émission de Pascal Sevran et d’avoir apprécié sa prestation en décalage complet avec le monde du show biz même si Sevran mettait en avant des artistes un peu oubliés ou mal connus.
    Je naviguais sur la toile dans l’espoir de retrouver des enregistrements de ses chansons par lui-même. Les interprétations (même parfois excellentes, dont celles de Jehan Cayrecastel ) me laissent nostalgique de ses propres prestations.
    Le trac, l’âge, la maladie s’évaporent, l’artiste sur la scène égrène la première note, la première inflexion de sa voix nous atteint le porte le transporte et tout déménage, un autre monde s’ouvre et s’installe comme une bulle fragile, une fleur épanouie, nous baigne dans un espace fabuleux d’ondes de vibrations, une communion (je me plais à penser que les dieux de l’Olympe se manifestent), un moment rare, unique toujours, d’émotions qui me font aimer le spectacle vivant.
    Y a-t-il une souscription ouverte pour porter votre projet?
    tentative de communication

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