Le mariage de Fanny

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L’aventure du Mariage de Fanny accompagne 15 ans de ma vie, entre le premier synopsis et la projection de la copie 70mm lors du LFCA de mai 2002 à Los Angeles. Un labor of love qui coïncide exactement avec mes années à Arane, long apprentissage des métiers du cinéma par le traitement de la pellicule, les trucages et les génériques, le montage et la post-production.

1987. Je ne suis pas sûr de la date exacte, mais je me souviens de ce mensuel de cinéma, « Vision International », qui est apparu brièvement en kiosque à cette époque. « Starfix », que j’avais dévoré depuis le premier numéro, périclitait. On commençait à trouver « Les Inrockuptibles », bi-mestriel, à la Fnac Wagram (devenue aujourd’hui un magasin Decathlon), où j’allais souvent, le midi, dépenser mes premiers salaires.

Chaque mois, « Vision International » proposait à ses lecteurs d’écrire un synopsis en s’inspirant de trois photos. Le lauréat du concours gagnait un abonnement à la revue. Je me souviens de l’image d’une piscine désaffectée. La chute de quelque chose créait une gerbe d’éclaboussures à la surface de l’eau. Ça m’avait inspiré l’histoire d’un homme, âgé et malade, qui revenait dans le village de son enfance pour y réveiller ses souvenirs d’une jeune fille qu’il avait éperdument aimée autrefois. Il retrouvait la maison où elle avait vécu, délabrée (avec une piscine), et habitée par une vieille dame un peu folle. Il lui racontait l’histoire de sa vie, et finissait par se noyer (suicide) dans la piscine, sans que la vieille lui ait révélé son secret : c’était elle, la jeune fille qu’il cherchait.

1992. C’est une année charnière pour Arane, qui, sous mon impulsion, commence à démarcher les producteurs de long-métrages. C’est le générique des « Visiteurs » de Jean-Marie Poiré, le rapprochement avec MarchettiEclair et Duboi, et les premières recherches pour se diversifier en laboratoire 70mm. C’est l’ouverture de Disneyland Paris et la naissance de mon fils Jérémie. J’ai raconté ailleurs l’histoire du Baptême de Julien, indissociable de la genèse de Fanny, et présenté à Clermont-Ferrand cette année-là.

1993. A Clermont, Claude Duty m’a présenté Marc-Olivier Sebbag, le responsable d’une structure d’accueil de tournage et d’aide à la création cinématographique qui vient d’être créée à Rouen. L’ARCA (devenue depuis Pôle Image Haute-Normandie) propose des aides aux courts-métrages, sur présentation de scénarios, sélectionnés par une commission. Je m’y colle, développant le synopsis qui ne m’avait pas fait gagner d’abonnement à Vision International (depuis la revue avait disparu des kiosques). L’histoire s’est corsée : le type est un revenant, un fantôme. Il a sur le bras un numéro tatoué comme les déportés d’Auschwitz – parce que j’ai le souci d’inscrire le film dans un grand contexte. Le rôle principal est désormais celui de la femme qui n’est plus folle du tout et se nomme Fanny Adamson. La maison est sur le bord d’une falaise. Il n’y a plus de piscine, mais la mer en contrebas. Le type saute dans le vide à la fin, on trouve une aile d’ange brisée au pied de la falaise. Le scénario s’intitule « La mémoire d’un ange » (comme le concerto d’Alban Berg), et je décroche une aide de 120 000 francs (soit 18 000 euros), à condition de supprimer l’aile de l’ange à la fin, que les lecteurs trouvent too much.

1994. En mars sort « La liste de Schindler« . Je crois me souvenir que je l’ai vu, seul, au Max Linder. Le film me secoue et déclenche chez moi une frénésie de lecture. Je veux tout savoir sur la Shoah. J’ai le sentiment que s’il existe une forme de vérité, on doit pouvoir la trouver aux confins de l’horreur absolue. Pendant presque deux ans, je dévore tout ce que je vais pouvoir trouver sur la question, de Primo Levi à Robert Antelme, de Filip Müller à Raul Hilberg, de Jorge Semprun à David Rousset, je revois plusieurs fois « Nuit et brouillard » et le film de Claude Lanzmann. Cette obsession imprègne la nouvelle version de « La mémoire d’un ange » que j’ai écrite pour la déposer au CNC. Je ne trouve pas de producteur, je ne sais pas comment m’y prendre, et je sais qu’il me faut plus d’argent. Le scénario est recalé et le temps passe.

1995. Mes clients s’appellent Costa-Gavras, Gaspar Noe, Jan Kounen, André Téchiné, Léos Carax, Claire Denis, Nicolas Philibert, etc… Et Claude Sautet, pour le générique de Nelly et M. Arnaud. Souvenir mémorable et beau. C’est aussi l’année de mon premier vrai « moteur ! ». Pour le centenaire du cinéma, un ami (Sylvain Richon), qui est en charge de la communication au Crédit Agricole, me confie la réalisation d’un film qui servira de prologue aux conférences de Pierre Tchernia, qu’il sponsorise. Je rencontre Pierre, nous fabriquons cette chose désuète (dont on peut voir un extrait ici) qui est projetée juste avant son entrée en scène, avec l’aide du chef opérateur Jean Tournier, de Daniel Marchetti, et les voix de Robert Rollis et de Roger Carel.

A la fin de l’année, c’est Patrick Besenval qui me confie la réalisation d’un film évènementiel en Imax® pour la marque Vedette. Première rencontre avec Claire Davanture, directrice de production, et son cousin Jean-Noël Vincensini, mon assistant sur le projet. Je leur parle de mon court-métrage, encore ré-écrit et rebaptisé « Le mariage de Fanny » pour un deuxième essai au CNC (et un nouvel échec). J’évoque la possibilité de le réaliser en partie en 70mm, car pendant ce temps-là, l’idée de reconvertir Arane en laboratoire grand format fait son chemin. Autant profiter de l’occasion.

1996. Deuxième moteur, cette fois face à Jacques Perrin, qui sort « Microcosmos » cette année-là, soutenu par le Crédit Agricole. Encore un clip de présentation en 35mm commandé par Sylvain. Vincent Roget, qui fut l’assistant de Danièle Anezin, la monteuse et compagne d’André S. Labarthe, m’a présenté Vincent « Lapin » Jeannot, chef opérateur d’une pub qu’il vient de produire. Nous sympathisons instantanément. Lapin, qui fut l’assistant de Carlo Varini sur les premiers films de Luc Besson, est volontaire pour l’aventure Fanny, et engagé pour le clip Microcosmos. Il me soutient sur le plateau face à un Jacques Perrin incontrôlable.

La nouvelle version de Fanny n’a plus qu’un lointain rapport avec le projet originel. Les scènes de comédies, trop chères, ont disparu, au profit de recherches expérimentales. Le film est centré sur le personnage de Fanny, seule dans sa maison au sommet de la falaise, qui rêve du retour de Simon sur le quai d’une gare. Pour cette séquence fantasmée, j’ai imaginé faire appel à des danseurs, influencé par Frédéric Papon, opérateur banc-titre chez Arane (qui rejoindra ensuite le Fresnoy comme coordinateur pédagogique puis la Femis, dont il est aujourd’hui directeur des études), qui m’a fait découvrir Anne Teresa de Keersmaeker. Les images de Nuit et brouillard continuent de m’obséder, j’invente un procédé photographique pour en intégrer quelques fragments dans « Fanny », comme si on les avait projetées sur la paroi d’une falaise.

Jean-Noël Vincensini voit le résultat et s’enthousiasme pour le projet et la tournure expérimentale qu’il a pris. Il accepte de m’accompagner pour le travail de préparation.

En Juillet, avec l’aide de Jean-René Failliot, le directeur d’Arane, et d’une vieille caméra MCS70mm prêtée par Jacques Herlin, nous filmons la maison sur la falaise (Le Hurlevent à Quiberville-sur-Mer, qui fut la Kommandantur pendant l’occupation) et le blockhaus planté dans le sable et les galets.

J’ai proposé le rôle de Fanny à Hélène Roussel, la sœur de Michèle Morgan. Elle l’a accepté avec enthousiasme, mais je n’ai pas l’argent pour filmer les plans à l’intérieur de la maison et la séquence de rêve. Il faut choisir et je donne la priorité à la scène de la gare, espérant trouver de l’argent pour tourner le reste plus tard.

Avec Jean-Noël, nous partons en repérages, pour trouver la gare et le site des plans de fin. Grâce à une photo parue dans Libération, nous trouvons à la fois la gare (à Villers-sur-Mer près de Deauville) et la compagnie du chorégraphe Jesus Hidalgo, qui accepte avec enthousiasme de créer deux pièces originales pour la séquence du rêve. Je lui parle de roseaux balayés par le vent, et d’un homme qui ne peut s’empêcher de succomber à la pesanteur, entre les bras d’une femme qui cherche à le retenir. J’ai également l’accord d’André S. Labarthe pour incarner la silhouette de Simon. Avec Sarah Tooth-Michelet et à l’aide des photos de repérages, nous élaborons un storyboard complet des séquences de rêve.

Le tournage est fixé sur deux week-ends, fin septembre et début octobre. Pour le premier, il s’agit de la séquence finale sur le bord de la falaise, avec la demoiselle d’honneur incarnée par ma fille Doëtte, qui vient d’avoir 7 ans. Il souffle un vent terrible ce jour-là, et je crains qu’elle ne soit poussée vers le bord. Le second week-end est consacré à la séquence sur le quai de la gare avec les danseurs. Le soleil joue avec les nuages, c’est un festival de fausses teintes, quand la pluie n’est pas de la partie. Mais la lumière est souvent belle, et le plan de travail est bouclé le dimanche à 18h. Annick est passée sur le tournage, enceinte jusqu’aux yeux. Naissance de Timothée quelques jours plus tard.

Eclair tire les positifs des rushes et ce que je vois en projection avec Lapin est magnifique. Nous avons utilisé la technique du développement négatif sans blanchiment, que j’ai découverte grâce au travail de Romain Winding sur le téléfilm de Jacques Renard « Le chasseur de la nuit ». Nous nous offrons une projection privée au Max Linder pour vérifier la qualité des plans 70mm de Doëtte sur la falaise : la définition est époustouflante.

Mais tout ça ne fait pas un film. Je dois vite me résoudre à l’évidence : il faudra faire avec. Le tournage de l’automne a couté plus que la totalité de la subvention de l’ARCA, et bien qu’Eclair ne me fasse rien payer, les comptes du film sont déjà dans le rouge, et je n’ai pu tourner que la moitié de ce que le scénario prévoyait.

Je travaille sur le texte de l’épilogue, qui sera l’épine dorsale du film. Je demande à mon amie Marie-Laure Bénard de le recopier à la main sur du papier ancien, puis je filme quelques feuillets. Je cherche des musiques (Penderecki, Kancheli, Zorn), je commence à monter l’introduction du film. Mais je suis vite arrêté. Trop de travail à Arane.

1997. Le temps passe. Je cherche qui pourrait enregistrer la voix off, puisque je dois me résoudre à abandonner l’idée d’une Fanny incarnée. Claire me propose Philippine Leroy-Beaulieu, un contact est pris, mais l’affaire tombe à l’eau.

Il me manque trop de séquences pour monter un film cohérent. Même les rêves sont incomplets, il manque la séquence de « l’enfant dans la cage », inspirée par un livre de Thomas Bernhard, « Perturbation ». Avec Lapin, nous décidons de la tourner sans aucun moyen, avec une caméra Eyemo 16mm mécanique à tourelle d’objectifs Bell & Howell, encore un trésor de l’inépuisable Jean-René. En juillet, nous investissons la ferme louée par la famille Jeannot à Brécy et mettons nos enfants derrière une grille achetée chez Emmaüs dans la cave d’une dépendance en les éclairant à la Maglite. Doëtte remet sa robe pour courir dans les champs. Les rushes sont acceptables, je décide d’en rester là et de monter le film sur le fil de la voix off

Fin août, j’envoie une lettre à Dominique Blanc. J’ai obtenu son adresse grâce à une assistante sur le premier film de Michel Piccoli, Alors voilà, en finition chez Arane. Quelques jours plus tard, un coup de fil : « Je vous appelle pour vous dire que c’est oui. » Le montage peut enfin réellement commencer. Il est bouclé juste avant Noël. Pierre Choukroun propose de m’aider sur le montage son. Je montre le film à Jean-Pierre Laforce, qui le trouve trop noir et refuse de le mixer.

1998. C’est son assistant, Olivier Do Huu qui s’en chargera, lors d’une journée tristement mémorable chez Jackson à St Ouen. Le film m’échappe, nous n’avons pas assez de temps (Pierre et Olivier veulent boucler l’affaire en une journée, et je les crois, n’ayant pas les moyens de me payer plus d’audi) et je manque d’expérience, je capitule et laisse Choukroun et Do Huu faire le mix à leur guise. Nous finissons vers une heure du matin. Mais je sais que c’est raté, ce n’est pas ça, les musiques sont écrasées sous les bruitages de Pierre quand elles n’ont pas disparu, Olivier a centré le mix alors que je rêvais de stéréo ultra-large, des morceaux entiers de la voix off ont été coupé car ils les trouvaient « chiants ». C’est une catastrophe qui me coûte très cher, et qui va retarder d’un an l’achèvement du film.

J’essaye de convaincre Pierre et Olivier de remettre l’ouvrage sur le métier. Ils rechignent, ne comprennent pas. Abraham Goldblatt me présente un monteur son, Pierre Molin, qui voit le film en l’état, comprend ce que je cherche et m’aide à reprendre le montage son. J’envoie un message à Gérard Lamps, qui avait mixé Pierres et Claude en stéréo. Je joins une VHS de la copie de travail : « Je veux le refaire avec toi, quand tu pourras. » J’attendrais son appel pendant six mois. Le mixage d’un film de Bertrand Tavernier est repoussé, ce qui nous ouvre un créneau, et un grand auditorium à Joinville. Il nous faudra 3 jours, du 16 au 18 décembre, qui ne me coûteront qu’une bouteille de St Julien. Le résultat me convient tout à fait. Le film va enfin pouvoir être achevé.

1999. Sortie de la première copie 35mm des laboratoires Eclair. Isabelle Julien s’est chargée de l’étalonnage. Le film est présenté durant le Festival Nordique à Rouen. Projections traumatisantes. Quelques personnes me disent : « Il y a de belles images », ce qui est le pire compliment qu’on puisse me faire. Je commence à l’inscrire en festivals. Tous le refusent, sauf Grenoble, en juillet, qui le projette dans une section parallèle. Fin septembre, je suis effondré. C’est un échec complet.

Et c’est là, coup sur coup, que tombent les sélections à Gardanne et Villeurbanne, où le film est primé, puis à Vendôme en décembre, où il décroche le Grand Prix. La carrière du film est enfin lancée, et je commence à rêver de faire tirer une copie 70mm.

2000. En tout, Fanny sera sélectionné dans 40 festivals à travers le monde, et ramènera 10 prix, dont 3 récompenses suprêmes. Apothéose à Londres en Octobre, au BBC Short Film Festival.

2001. La première copie 70mm, sous-titrée en anglais, est projetée lors de la conférence du LFCA à Los Angeles, dans la grande salle où sont remis habituellement les Grammy Awards. Le film sera ensuite brièvement exploité à l’Egyptian Theatre. En France, il est diffusé sur Canal + puis sur Arte.

2009. Fanny est projeté lors de la rétrospective 70mm du festival de Berlin, dix ans après son achèvement.

Ici, une interview au long cours (en anglais) que j’ai donnée à Ramon Lamarca, pour le site de Thomas Hauerslev, in70mm.com.

Une réponse à Le mariage de Fanny

  1. Dana Bohler dit :

    Really nice blog, I discovered today and will come back soon. Go on with your good job.

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