Pierres et Claude

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1995. J’ai toujours considéré Pierres et Claude comme l’un de mes court-métrages, alors que Claude Duty en est incontestablement l’auteur.

C’est Claude qui a eu cette idée de filmer en pixilation la façade de la cathédrale de Rouen en hommage à Claude Monet. L’ARCA Haute-Normandie avait lancé un concours à l’occasion du centenaire du cinéma. Les cathédrales de Rouen peintes par Monet avaient été exposées l’année même où les frères Lumière faisait la démonstration de leur invention. Par la diversité de leurs couleurs et la relative homogénéité de leur cadre, les tableaux du peintre impressionniste constituent presque des photogrammes. Claude (Duty) y voyait une préfiguration du cinématographe, imaginant les rassembler en un flip-book qui permettrait de visualiser le passage du temps et des saisons, à l’accéléré. Il connaissait mon goût pour les effets spéciaux optiques, et m’a proposé de faire le film avec lui. Nous avons déposé un dossier à l’ARCA, et gagné le concours.

A Arane, où je travaillais quotidiennement depuis fin 1986, nous disposions de deux Camématics. Ces Cameflex® rudimentaires, sans viseur, étaient pilotés par des moteurs programmables grâce à un intervallomètre, qui permettait la prise de vue image par image à diverses cadences, de 24i/s à une image toutes les minutes voire plus. Jean-René Failliot, le patron d’Arane, en avait prêté un à la monteuse Joëlle Van Effenterre pour réaliser son court-métrage « Les jardins du Luxembourg », en 1992.

Claude a pris contact et obtenu l’accord de l’office du tourisme de Rouen, dont l’immeuble fait face à la Cathédrale. Philippe Sénier a déposé une vitre au premier étage, et installé un mini-praticable sur lequel nous avons scellé le corps de caméra. Du 17 mai au 28 septembre, la caméra est restée fixée devant la façade. Régulièrement, seul ou accompagné de Claude, je passais recharger le magasin de 300m avec de la pellicule Kodak 5245 (50 asa lumière du jour, la plus fine émulsion négative couleur de l’époque). Nous avons tenté différentes cadences, et chaque fois nous étions bluffés par la qualité des images que nous obtenions.

Mais il fallait finir le film avant la fin de l’année, nous avons démonté l’installation à regret fin septembre, sans avoir pu capter les lumières de l’hiver.

Claude et Agnès Mouchel ont bouclé le montage dans la foulée, sélectionnant 11 minutes sur l’heure et demie que nous avions accumulée. De mon côté, j’avais en charge toute la bande-son. Scott Walker avait sorti cet année-là son immense album, Tilt, et j’ai proposé à Claude d’emprunter le thème de « Farmer in the City » pour notre film. Pour le reste, j’ai composé et enregistré moi-même la plupart des inserts (sauf une citation de Purcell et une autre de Penderecki, et un digest des tubes de l’été 1995), y compris l’orgue de la fin (dont le son est sorti tout droit du sampler Ensoniq de Dreambox, la société que j’avais fondée en 1988 avec mes acolytes des Master Bators).

En janvier 1996, le film était projeté en sélection à Clermont-Ferrand. Ce fut un happening mémorable. Une grande partie de la salle (tout comme un journaliste de La Montagne qui l’avait détesté), considéra le film comme une escroquerie. Dès la troisième « aube » (il y en a une douzaine dans le film), ce fut un concert de sifflets et de hurlements qui enfla jusqu’à la délivrance du générique de fin.

Mais le film eut quelques farouches adorateurs, dont le très regretté Jean-Luc Boissel, responsable du BTS Audiovisuel du Lycée Corneille, qui gratifia l’assistance, lors de la projection à Rouen, d’un panégyrique mémorable et lumineux, évoquant un absolu de cinéma. Je lui ai fait cadeau de la première copie du film.

J’étais néanmoins frustré de n’avoir pu le mixer en stéréo. Grâce à Claire Davanture, ce fut fait l’année suivante, avec l’aide du multi-césarisé Gérard Lamps, que j’allais retrouver 3 ans plus tard pour Le mariage de Fanny.

Pierres et Claude ne résiste pas à la conversion vidéo, encore moins à la compression numérique. Le film ne délivre son charme de vaisseau spatial que sur grand écran, le son à pleine puissance. C’est une expérience fragile. C’est pourquoi je n’en ai posté ici qu’un court extrait.