Retrouver le goût

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2007. A quoi sert de filmer la misère, à qui cela profite-t-il ? Ce ne doit pas être une bonne question puisque la réponse m’échappe. Quelque chose me déplaît souvent dans les films consacrés aux malheurs du monde, aux damnés de la terre, quelque chose qui se traduit par : « ce réalisateur (cette réalisatrice) se fait mousser en filmant des gens en souffrance. » Je ne sais pas comment échapper à ça. Il y a toujours le risque d’une gratification à susciter un réflexe compassionnel chez les spectateurs, et cette idée m’est odieuse. Or avec Retrouver le goût, je m’y suis colleté.

L’idée du film est venue naturellement, dans la continuité du Plaisir d’exister. Fin 2006, Michel Onfray m’avait proposé de l’aider dans l’une de ses œuvres : l’Université Populaire du Goût qu’il venait de créer sur ses terres d’Argentan. Son concept était de faire venir des chefs étoilés à Argentan pour donner un cours de cuisine en public (dans la triste salle polyvalente de la ville, qui peut contenir jusqu’à 700 personnes sur deux niveaux), en leur demandant de travailler chaque fois sur un légume particulier. Et pas n’importe quel légume : un légume « oublié », tels ceux cultivés dans une parcelle spécialisée des Jardins dans la Ville, structure locale de réinsertion sociale gérée par un ami de Michel, l’ex-ouvrier et syndicaliste Jean-Luc Tabesse.

Les Jardins dans la Ville offrent une quinzaine de places à des personnes qui perçoivent le RMI et « cumulent certaines difficultés » (selon la présentation qu’en fait Argentan Solidarité Insertion, l’association qui chapeaute la structure), pour des contrats de 6 mois maximum, renouvelables 3 fois, et correspondant à un mi-temps. Il s’agit de leur apprendre à se re-socialiser et à tenter de se ré-insérer dans le monde du travail (et non pas à devenir jardinier) en cultivant la terre. Le produit de ce travail est vendu au public en saison, par les ouvriers eux-mêmes, et le bénéfice de cette vente est réinvesti dans l’équipement du jardin.

Pour Michel, faire venir les grands chefs permettait de faire d’une pierre trois coups : offrir aux argentanais un spectacle aussi divertissant qu’instructif, à l’image des conférences de l’Université Populaire de Caen ; les sensibiliser à la cause des Jardins dans la Ville, en focalisant l’attention sur cette initiative de réinsertion ; donner aux « gens de peu » qui travaillent aux Jardins une visibilité et une reconnaissance qu’on ne leur accorde pas spontanément. Michel disait surtout (comme dans le film) que l’idée lui était venue parce que la plupart des « ouvriers » qui quittaient les Jardins après leur(s) stage(s) se voyaient attribuer un panier de légumes, et qu’en général ils ne l’emportaient pas, faute de savoir comment les cuisiner. Et qu’il suffisait leur apprendre. Le concept a le mérite d’être simple, et de faciliter la communication autour de l’évènement.

Mais un cours de cuisine devant 700 personnes, c’est frustrant pour les 680 qui n’occupent pas le premier rang. Michel me demande donc comment il serait possible de filmer le travail des chefs en direct, et de projeter les images sur un grand écran en arrière plan, pour que tout le monde puisse voir le fond des casseroles. S’ajoute une seconde requête. Puisqu’on filme, pourquoi ne pas mettre à la vente – au profit des Jardins dans la Ville – le DVD de chaque séance ?

Sans vraiment mesurer la masse de travail que cela va très vite représenter, je m’y colle volontiers, assez heureux à l’idée de mettre mon objectif au dessus des fourneaux de Jean-François Piège, d’Eric Fréchon, ou d’Anne-Sophie Pic (qui, finalement, se décommandera). C’est notamment grâce au carnet d’adresses et à l’entregent de Marc de Champérard, auteur du guide qui porte son nom, que Michel a obtenu ces contributions exceptionnelles. Les chefs viennent de toute la France, bénévolement, accompagné d’un ou plusieurs adjoints, avec leur attirail et parfois même de quoi régaler une partie de la salle en petits en-cas.

Outre ma présence sur le devant de l’estrade, avec la responsabilité de filmer à peu près correctement, à l’épaule et sur le vif, sans aucune possibilité de répétition, la cuisson des cardons, des panais ou des topinambours, j’ai deux autres caméras dans la salle pour faire des plans d’ensemble, masquer mes déplacements ou mes approximations de point, et donner aux DVD un minimum de tenue. L’une est fixe et tourne toute seule, l’autre sera tenue alternativement par ma fille Doëtte, et un régional de l’étape, jeune JRI en herbe, Aurélien Lange, qui viendra se porter volontaire après la deuxième séance.

Il faut deux heures en moyenne pour faire Rouen-Argentan en voiture ; je m’engage donc à faire 6 fois l’aller-retour à mes frais, chargé de mon matériel, de décembre 2006 à juin 2007. Je réalise vite combien la numérisation, la synchronisation et le montage des 90 minutes de cours de cuisine (précédés par la conférence d’Evelyne Bloch-Dano qui introduit chaque séance) représentent un boulot considérable, et chronophage. Mais j’ai fait la connaissance de Rodolphe Danjou, un autre argentanais engagé dans la cause des Jardins dans la Ville, et qui se démène pour faire dupliquer les DVD, les agrémenter d’une jaquette et d’un label, bref, leur donner un aspect engageant. Rodolphe se charge aussi d’en faire la promotion et la vente sur un stand, avant et après chaque séance. Son enthousiasme me pousse à tenir parole, et je livrerai tant bien que mal les 6 DVD.

Après avoir rencontré Jean-Luc Tabesse et fait un tour aux Jardins dans la ville, l’idée de consacrer un film à cette nouvelle aventure fait son chemin dans ma tête. Je la propose à Antoine Martin, sceptique, qui la soumet à Michel Chiche de France 3 Normandie. La réponse positive tombera très tard, à quelques jours de la dernière séance, consacrée à la tomate et animée par Arnaud Viel, le chef local, patron de La Renaissance à Argentan, et pour le tournage duquel mon fidèle Martin Le Gall viendra me prêter main forte.

Le tournage proprement dit se déroule sur deux semaines, fin juin 2007, avec une équipe de France 3 Lille. Je m’installe à Argentan quelques jours avant, je passe du temps aux Jardins, j’y côtoie les « ouvriers », dont certains ont pris l’habitude de me voir faire le cameraman sur l’estrade de la salle des fêtes une fois par mois depuis décembre. J’y côtoie aussi Sonia Vu et ses deux acolytes allemands, qui construisent aux Jardins, sous l’égide de l’architecte Patrick Bouchain, le controversé Manable, une sorte de grande cabane flanquée de deux containers que l’on voit en arrière-plan dans le film.

Bouchain et Onfray se sont rencontrés un an plus tôt, autour d’un projet de bâtiment (décrit par Michel dans son livre « Une machine à porter la voix ») susceptible d’accueillir les conférences de l’Université Populaire de Caen, qui n’avait pas abouti faute de crédits et de soutien de la Mairie. L’idée du Manable est venue plus tard. Il manquait aux Jardins un endroit sûr pour entreposer les outils (l’ancienne cabane avait été plusieurs fois cambriolée), et Michel imaginait un lieu qui pourrait accueillir des cours de cuisine, des concerts, etc. L’objectif étant de faire venir du monde, d’attirer les argentanais dans ce lieu pour que les Jardins ne soient pas un ghetto. J’avais prévu de consacrer une séquence du film à cet objet architectural pittoresque, à la construction duquel les gens des Jardins avaient été associés.

Je n’ai jamais très bien compris (ni voulu comprendre) ce qui s’était joué entre Bouchain et Onfray, mais le Manable devint un objet de conflit, puis de rupture brutale. Michel refusa de l’inaugurer comme c’était prévu le jour de la Fête de la Musique (j’étais sur place pour filmer), s’en prit assez violemment à Sonia Vu (qui terminait ses études d’architecture et subit stoïquement les foudres du maître). L’atmosphère devint assez vite irrespirable, Michel sommant les uns et les autres de prendre parti.

Je sentis pour la première fois que je m’étais approché trop près. Le philosophe qui ne doute pas (voir ici le supplément au Plaisir d’exister où il évoque ce thème) revendique son manichéisme par tempérament, travaillé par plus que lui, et celui ou celle qui s’attache aux nuances éventuelles est vite suspect de trahison. Ce qui s’avère d’une redoutable efficacité dans le domaine de la philosophie – et contribue au succès de ses livres – peut prendre un tour dévastateur dans le champ relationnel : on est pour lui, ou on est contre lui.

Pusillanime, j’abandonne finalement l’idée d’évoquer la construction du Manable, histoire de ne pas ajouter ma subjectivité au douloureux imbroglio qui s’enclenche à partir de là (les choses ne cesseront pas de s’envenimer par la suite, jusqu’à l’éviction de Rodolphe Danjou, bénévole de la première heure devenu salarié de l’association, et la brouille l’année suivante avec Marc de Champérard, qui sonnera la fin de l’Université Populaire du Goût première manière). Je m’attache aux gens des Jardins, à leur vie quotidienne, à leur histoire, à leurs rêves.

Le montage commence début août à Paris. C’est Anne Argouse (qui avait finalisé Le plaisir d’exister) qui en a la charge, seule pour commencer, car je suis mobilisé par les finitions de l’Historial Charles de Gaulle.

Ça se passe très mal. Antoine Martin, le producteur, est effondré à l’issue de la présentation du premier « ours ». Pour lui le film est sans substance, institutionnel, creux. Je prends sur moi de monter une deuxième version à l’opposé, contemplative et peu bavarde, m’appuyant sur la musique de Frédéric Norel avec qui je collabore pour la seconde fois, après le succès du Passé recomposé. Deuxième échec. Il faudra encore plusieurs fois remettre l’ouvrage sur le métier pour parvenir à la version finale, hybride des deux premières, et incluant, grâce au soutien de Michel Chiche (France 3 Normandie), la quasi-totalité de mes entretiens avec les gens des Jardins. Antoine m’avouera au bout du compte qu’il n’aime pas le film. Notre collaboration connaîtra un hiatus de 4 ans.

Michel (Onfray), lui, est enthousiaste. Une projection est organisée à Argentan en novembre, quelques jours avant la diffusion. Les gens des Jardins sont là, le film est très applaudi, mais je suis violemment pris à parti par Pierre Pavis, le maire, qui m’accuse de mauvaise foi, d’amalgame, et de faire du tort à sa ville et à sa politique. Michel lui répond aussitôt, blessé et scandalisé, tandis que j’essaye de bredouiller une défense, surpris d’une telle hostilité. Pavis bat en retraite, et viendra me faire ses excuses pour son emportement, tout en maintenant ses réserves (somme toute logiques, de la part du maire d’Argentan).

Il y aura plusieurs épilogues. D’abord, la demande (non formulée par Michel) du renouvellement de mon engagement pour la deuxième année de l’UP du Goût : allers/retours Rouen-Argentan, filmage, DVD, toujours à titre gracieux et sans remboursement des frais engagés. J’accepte, toujours tenu par mon amitié pour Rodolphe Danjou, qui a quitté son job chez Frigécrème pour prendre la direction de l’association structurant les activités de l’Université Populaire. C’est une erreur. J’ai perdu la vista, et j’abandonne en cours de route, non sans avoir maintes fois pressé Rodolphe de me trouver un remplaçant.

Mais il y a une autre raison à ce retrait. Au printemps 2007, deux producteurs amis (Vincent Roget et François Cornuau) m’ont sollicité pour proposer à Michel une série sur la philosophie antique pour Arte, dont il serait le héros. J’ai pondu un concept, inspiré du film de Lars Von Trier « Five obstructions », je l’ai soumis à Michel qui par mail m’a répondu d’un lapidaire « SUPER !!!!! ». Séduite, Arte est prête à signer pour une première saison de 13 épisodes de 26 minutes.

Peu après la projection de Retrouver le goût, une rencontre est organisée à Argentan avec Vincent, François et moi, pour finaliser l’accord et enclencher la réalisation d’un pilote. En préambule, je rappelle à Michel le dispositif que je lui avais proposé : tandis qu’il développe un concept philosophique, ou qu’il évoque l’œuvre d’un philosophe, un artiste de son choix (sculpteur, peintre, photographe…) travaille à une représentation libre du thème abordé. Michel m’arrête aussitôt : « Ça c’est ton idée, ce n’est pas la mienne, ça ne m’intéresse pas du tout, et qu’arrivera-t-il si l’œuvre est nulle ? Pas question de m’associer à ça. » Silence de mort. Grand moment de solitude. François et Vincent se tournent vers moi. Ma parole ne devrait pas peser lourd contre celle du maître. Je plaide le malentendu, Michel reste courtois et jovial, la conversation continue, et on se quitte sur l’idée de proposer un autre dispositif à la chaîne.

Mais Michel ne répondra plus aux sollicitations de Vincent et François. Je m’en inquièterai auprès de lui, il me dira n’avoir rien reçu, contre toute évidence. Quelque chose s’est cassé, là. La série ne se fera jamais : c’est Raphaël Enthoven qui parlera de philosophie sur Arte. Et j’ai perdu ma dernière motivation pour venir filmer bénévolement les casseroles de l’UP du Goût, mais aussi celle de monter une deuxième version du Plaisir d’exister. Sans regret rétrospectif : je n’avais pas la matière d’un film.

Enfin, il y aura l’éviction de Rodolphe Danjou, dont je n’ai eu les échos que par l’intéressé lui-même, mais dont quelques similitudes avec mon propre vécu me convaincront de garder mes distances.

Michel s’en est ému. Fin 2009, Laure Bernard (productrice de Mercredi 14h) me signale qu’il est sur la liste de la promotion 2010 de la collection « Empreintes » sur France 5, et me soumet l’idée. Je m’en ouvre à Michel, qui vient de signer pour le même projet avec Franz-Olivier Giesbert (ce que j’ignore) et m’écrit : « Si tu n’avais pas disparu comme par enchantement pendant si longtemps, ce serait probablement toi qui t’en occuperait aujourd’hui… »

oOo

Ce qu’il me reste de cette expérience, qui s’étale sur presque trois ans, à proximité du philosophe « le plus lu de France » : un grand bouleversement existentiel. Michel m’a richement donné à penser, ce qui est somme toute un cadeau de valeur.

Il m’a enseigné l’art subtil d’aller là où le cœur dit d’aller, le seul chemin qui ne soit pas une impasse, dixit Raphaël Enthoven (dont j’aime écouter l’émission sur France Culture, « Les nouveaux chemins de la connaissance »). Cela reste à prouver, mais je n’ai aucun regret.

Quelques douleurs post-opératoires quand même. Quelque latence pour retrouver une direction dans mon œuvre de documentariste : à la suite de cette expérience, je n’ai enchainé que des documentaires cathos pendant presque 4 ans !

Et enfin un projet magnifique, offert sur un plateau par Vincent Roget, qui fut très touché par Retrouver le goût : écrire et réaliser un remake des Bas-Fonds de Jean Renoir d’après Maxime Gorki avec Stéphan Wojtowicz. Malheureusement, le projet a fait long feu et n’est plus à l’ordre du jour.

Une réponse à Retrouver le goût

  1. LE MOIGNE dit :

    Bonjour,

    j’aimerai avoir un password pour visionner le film.

    Merci,

    Mme LE MOIGNE

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