La beauté du geste

Le film est disponible sur la page Dailymotion de la Ville de Rouen et ici.

2010. Rien ne marche. « Les bas-fonds », mon premier long-métrage co-écrit avec Stéfan Wojtowicz, est en rade. Le reste n’arrive pas à se monter. Mes projets avec l’astronaute Jean-François Clervoy, avec le net-artiste Grégory Chatonsky, avec le professeur William Löwenstein, spécialiste des addictions, avec François Florent, quelques appels d’offre ça et là… Rien n’aboutit.

Le fidèle Antoine est toujours là, en embuscade. J’ai refusé « Les vedettes de Cherbourg » et le projet que m’a proposé Jean-François Le Corre (« Choisir son camp ») est enlisé comme les autres. Mais Antoine vient de proposer une idée au Groupe Galactica qu’il a co-fondé avec quelques producteurs en région : « Equipes de France ». S’attacher aux équipes de sports collectifs « mineurs » qui réussissent dans tel ou tel coin de la France, sans que cela se sache au-delà de la portée des clochers.

On a ça à Rouen. L’équipe de foot locale est depuis des lustres reléguée dans les profondeurs des divisions d’honneur. L’équipe de basket obtient des résultats nettement plus honorables. Mais le summum, c’est le hockey sur glace. Oui, le hockey sur glace ! Depuis 20 ans, les Dragons de Rouen caracolent en tête du championnat, remportant le titre une année sur deux, voire plusieurs fois consécutivement. La patinoire de l’Ile Lacroix (2200 places) est pleine à chaque match. « Vas voir ! » me dit Antoine, qui n’a pas de réalisateur sur le coup. Je sens la chose moyennement. Je n’aime pas trop le sport, traumatisme familial (mon père était footeux). Antoine me confie à l’un de ses amis, Serge Séraudie, dont le fils est dans l’équipe de hockey junior. Serge m’entraîne à la patinoire pour le premier match de la saison, j’emmène une caméra. Et ça me plait. L’ambiance, le suspense, le spectacle et même une belle bagarre sur la glace. Tout. J’en fais un premier montage. Je le poste sur la page facebook du club pour faire l’intéressant : personne ne le « like ».

Là-dessus je croise Richard Turco, ancien directeur du Pôle Image Haute-Normandie, désormais directeur adjoint des services à la Ville de Rouen. Avec Richard, c’est « à la vie, à la mort »… depuis un ratage au festival de Clermont-Ferrand en 1992 où il était responsable de la présentation des réalisateurs au public, et n’était pas là pour lancer son fameux « Et nous saluons dans la salle… » alors que j’y étais pour la première projection de mon premier court-métrage « Le baptême de Julien ». Huit ans plus tard, Richard m’appelle pendant que je suis dans les rayons chez Leroy Merlin avec mon petit dernier. Il est devenu permanent au festival de Vendôme et m’apprend que le jury vient de décerner le Grand Prix au « Mariage de Fanny ».

Bref, j’aime beaucoup Richard et je lui fais confiance. Il m’encourage, car il connait l’équipe et ses dirigeants, Guy Fournier et Thierry Chaix, à qui il fait l’article pour me simplifier la tâche. Je suis un garçon timide de naissance, je ne sais pas comment les contacter sans passer par l’odieux coup de fil : « Bonjour, je ne vous dérange pas ? Alors voilà, je voudrais faire un film sur vous, ça vous dit ? » Brrrrr. Pourtant il va bien falloir en passer par là. J’écris quand même un courrier pour me présenter et décrire vaguement le projet, mais il ne se passe rien (plus personne ne répond aux courriers de nos jours). Alors j’appelle Guy Fournier en me recommandant de Richard, et j’entends un jovial accent québécois me répondre que je suis le bienvenu quand je veux.

Quelques jours plus tard je suis dans son bureau : Guy m’ouvre les portes du club en grand. Richard a fait du bon travail.

Le soir du match suivant, je suis présenté aux joueurs dans les vestiaires du club – grand moment de solitude face à la horde assise sur les bancs, qui me toise en rigolant sous cape. J’annonce tout de go que je n’y connais rien, au hockey sur glace, mais que je suis ravi de venir apprendre et que je me ferai discret. A voir le regard que Rodolphe Garnier, le coach, me lance, je pense que j’ai intérêt à tenir parole.

Maintenant, il va falloir apprendre les noms et prénoms de tout ce monde et être capable de les mettre sur les visages, être là sans déranger, se faire accepter dans la durée. Cible numéro 1 : le chef-matériel, Nicolas Bertrand. Je m’attache à lui en premier, au propre et au figuré. Son local est mon havre de repli, l’endroit où je me sens le moins exposé. De l’autre côté du couloir, il y a toute cette chair musculeuse, cette odeur incroyable dont Fabrice Lhenry parlera dans le film, ces types plus ou moins à poil, ou harnachés comme les Sandtroopers de Star Wars, suant sang et eau après chaque tiers temps. Ça parle suédois, finlandais, slovaque, anglais de cuisine, et ça éructe en « joual » à tout bout de champ : « Tabarnak ! Câalice ! Sacramîn ! »

Match après match, je commence à repérer les visages et à mettre un nom sur chacun. Le poster de l’équipe punaisé au mur du « salon » au bout du couloir m’aide à m’y retrouver. En plus, on a eu la bonne idée de leur donner des maillots avec leur patronyme écrit dessus, et un numéro, dont j’apprendrai bientôt qu’il ne correspond à rien contrairement au football, et que chaque joueur a le droit de choisir le sien entre 1 et 98.

Pourquoi pas 99 ? Parce que c’était celui du plus grand joueur de l’ère moderne du hockey, le canadien Wayne Greztky, et qu’en son honneur, le numéro est sanctuarisé.

Du coup, lorsque j’ai chapitré le film, j’ai ajouté le numéro des joueurs devant leur nom. Et pour faire le malin, j’ai mis le numéro de la rue où se situe le siège du club, pour la partie consacrée à la Grandmare, et j’ai mis #11 devant le mot « épilogue » (devinez pourquoi).

Fin octobre, je demande à Guy Fournier s’il me serait possible de suivre l’équipe en déplacement. « Pas de problème ». Le prochain départ est prévu pour Saint Gervais, 24 heures de route aller/retour, de nuit. « Y a de la place dans le bus ? ». « Plein », me répond-il, goguenard. Tu parles. En fait, le car est systématiquement bondé, avec les 20 joueurs de l’équipe et les accompagnateurs. En guise de couchette, les fauteuils s’inclinent à l’horizontale pour créer deux étages de banquettes exiguës et inconfortables. Les joueurs apportent eux-mêmes leur matelas et leur sac de couchage, pour éviter le lumbago à l’arrivée. La place manque tellement que même la travée de circulation centrale est occupée. Moi je n’ai pas de matelas, pas d’oreiller, rien. Je suis pris en pitié par les « Gégés », Gérard Dufour et Gérard Soiran, deux retraités bénévoles qui accompagnent le groupe dans tous ses déplacements. Ils me libèrent 50 cm2 de banquette rugueuse pour me recroqueviller en chien de fusil et tenter de trouver le sommeil. Guy m’envoie un SMS : « Les voyages forment la jeunesse ».

Arrivé courbatu dans les Alpes, je filme l’entraînement et surtout, la prise de possession du vestiaire « visiteurs » par Nicolas Bertrand. Sa méticulosité me fascine, j’y reconnais une de mes obsessions. La séquence est dans le film : on voit comment le chef-matos dispose soigneusement l’équipement de chacun des joueurs, pour qu’ils se sentent tous comme à la maison. Je me dis que Niko pourrait devenir le personnage principal du film, le fil rouge de la narration.

Mais quelques semaines plus tard, c’est le drame. Le 25 décembre, sa voiture fait plusieurs tonneaux dans la côte de Canteleu. Je ne l’apprendrai que le lendemain par Gaëtan Brouillard, le préparateur physique de l’équipe. Traumatisme dans les vestiaires. Les Gégés sont réquisitionnés pour remplacer Niko au pied levé.

Deux semaines plus tard, je suis invité par Guy à suivre l’équipe à Minsk pour la finale de la Coupe Continentale. Je promets de faire un compte-rendu en images. Quatre jours en Biélorussie, l’une des dernières dictatures communistes de la planète. La ville est stupéfiante, écartelée entre les vestiges d’un stalinisme congelé et les signes d’une occidentalisation galopante (comme ce MacDo improbable récemment ouvert et qui ne désemplit pas), outrageusement inégalitaire. Deux constantes : les autochtones font la gueule du matin au soir – un peu moins le soir, la vodka aidant ; et la bouffe est épouvantable à peu près partout. Je partage ma chambre de l’Hôtel Belarus, ex-fleuron du tourisme soviétique, aujourd’hui passablement défraîchi, avec le photographe Laurent Deshays. Je sympathise avec Matthias Rogier, qui couvre l’évènement pour Paris-Normandie, et Vincent Girot, le rédacteur du site internet du club.

Niko, toujours plongé dans le coma, manque cruellement à l’équipe, qui va perdre ses trois matchs coup sur coup, dans la patinoire flambant neuve de Minsk. L’arène est somptueuse, six fois plus grande que la modeste patinoire Guy Boissière de l’Ile Lacroix. Le hockey est un sport national en Biélorussie, et le Yunost, qui va remporter la coupe, n’est que l’équipe seconde de la ville…

Deux semaines plus tard, c’est la finale de la Coupe de France à Bercy. Sport Plus m’a formellement interdit de filmer ailleurs que dans les vestiaires, arguant d’une exclusivité négociée avec la Fédération (je connaitrai le même problème à Strasbourg lors du dernier match des plays-off). Je passe outre l’interdiction grâce à la complicité de l’encadrement du club, mais sans pouvoir utiliser de pied, ce qui rend mes images quasi-inutilisables. Dommage, le match est de toute beauté, le suspens à couper le souffle, et la victoire arrachée lors d’une séance de tirs au but mémorable, dont je réussis à sauver quelques moments qui serviront de « happy end » au bout-à-bout sur Minsk. Séquence émotion après l’arrêt victorieux de Fabrice Lhenry : Gérard Dufour brandit devant la tribune des fans de Rouen le maillot de Niko, qui est toujours entre la vie et la mort, et fait scander son nom par la foule. (à suivre)

7 réponses à La beauté du geste

  1. Jean Néron dit :

    Les Dradons ont des câalisses de beaux « Chandails » Hein O.? Tu me fais signe quand je pourrai voir le version complète…J’en profite pour te souhaiter de très belles fêtes avec ta famille!! A+b Jean.

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  3. Antoine dit :

    J’ai regardé le documentaire hier.
    En tant que hockeyeur, j’ai trouvé ça trés beau (on n’a pas l’habitude de voir le hockey filmé sous ces angles et avec cette qualité esthétique).
    Je l’ai conseillé à tous mes coéquipers, mais comme ils sont grenoblois, les propos de Zwickel ont causé une certaine émotion… Mais bon, ce sont de vieilles histoires.
    En tous cas : encore bravo pour ce doc superbe.

  4. Seb dit :

    Magnifiiiiiiiiiiiiiiiiique !!!! avec des superbes images et bcp de finesse. J’étais hier et vendredi à la patinoire et j’ai suivi ce soir la victoire des Dragons. J’ai découvert le Hockey et les Dragons il y a un an et maintenant je suis fan et c’est un véritable plaisir de pouvoir emmener sa famille (3 enfants dont la dernière à 3 ans) ce qui n’est pas le cas pour tous les sports et de pouvoir partager ces bons moments dans une ambiance généreuse. Il y a une vrai culture Hockey à Rouen

  5. mure dit :

    🙂 un peu de larmes aux yeux en voyant ce film, trois enfants, trois hockeyeurs, défenseur, attaquant et goalie… on retrouve l’intensité que l’on vit chaque jour…rien de « mineur » dans ce sport, que de l’excellence en équipe! merci!

  6. schumi dit :

    magnifique documentaire pour découvrir le hockey sur glace et surtout nos dragons .je suis très très fans de ce film .
    ces que du plaisir grand merci à OLIVIER L. BRUNET

  7. John Salter dit :

    Mais le summum, c’est le hockey sur glace.

    AVEC le baseball s’il vous plaît!!! En 2011, les Huskies de Rouen ont remporté leur 8me titre en 9 ans, le 7me de rang.

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