Felix & Louna

Je ne savais rien du jeu du foulard ni des jeux de strangulation avant que Jean-Manuel Vignau ne me propose ce projet. L’APEAS, Association de Parents d’Enfants Accidentés par Strangulation lui avait commandé deux films destinés à ses actions de promotion. Le budget, particulièrement serré, prévoyait la réalisation d’un documentaire de 30 minutes, captation de plusieurs séances de sensibilisation dans des écoles primaires de Macon et dans un collège à Guérande, au nord-ouest de St Nazaire, mais surtout, un court-métrage de fiction pour remplacer celui que l’association exploitait jusqu’alors, « Rêve bleu » de Nathanaël Le Scouarnec (par ailleurs brillant filmeur de Mogwai ou d’Arcade Fire).

Après m’être un peu documenté sur la question, et avoir vu « Rêve bleu », que j’avais trouvé particulièrement maladroit – le film montrant la pendaison d’une petite fille, je réservai ma réponse. Je ne voyais pas comment réaliser une fiction sur un sujet aussi sensible. Je confiai à Françoise Cochet (présidente de l’APEAS, elle-même concernée par le sujet au premier chef, ayant perdu son fils à cause d’un jeu du foulard ayant mal tourné) que j’étais très perplexe, surtout après qu’elle m’ait montré un documentaire américain très bien fait (téléchargeable ici, onglet « support de prévention, film Vidéo prévention américaine), s’ouvrant sur une séquence insoutenable autant qu’inoubliable. La force du réel contenu dans ce film ne pouvait être égalée par la fiction. Je ne voulais en aucun cas demander à des comédiens de simuler la douleur de parents confrontés à une telle réalité, ni montrer des enfants en train de s’étrangler. En même temps, je ne me voyais pas décliner la proposition sans avoir au moins essayé de trouver une solution.

Le film était destiné à marquer les esprit des enfants qui assisteraient aux futures séances de prévention animées par les responsables de l’APEAS. Il devait clore ces séances, donc je savais que je n’avais pas besoin d’expliquer le sujet. Il s’adresserait à des enfants déjà sensibilisés à la question, qui comprendraient vite les tenants et aboutissants. Par ailleurs, la maigreur du budget ne permettait pas d’envisager la construction d’un décor, ni l’écriture d’une fiction découpée classique, ce qui, de toute façon, ne m’intéressait pas.

L’idée me vint alors d’un dispositif à la lisière du documentaire : choisir deux enfants, un garçon et une fille, soigneusement, pour qu’ils soient aussi crédibles que possible, et puissent constituer des supports d’identification pour le public à sensibiliser. Les filmer dans leur vie quotidienne, au ralenti, pour déréaliser leur présence à l’image. En voix off, chacun raconterait son histoire : une vie normale d’enfants éveillés, curieux, joyeux, passionnés – profil courant chez les victimes du jeu du foulard, qui ne sont pas du tout des enfants dépressifs.

Et puis, l’histoire déraperait, et l’accident aurait lieu sans que j’aie besoin de le montrer, mais seulement de le suggérer, toujours raconté off par deux voix qui dévoileraient alors leur vrai statut : voix mentales, déconnectées des corps, et pour cause.

Ce « scénario » ayant enthousiasmé Françoise Cochet et ses collègues, j’insistai sur l’importance capitale du casting, et avec Jean-Manuel, nous décidâmes d’y consacrer l’essentiel du budget du film. Je me retrouvai vite chez les formidables Sylvie Brocheré et Pierrick Boilevin (SB Casting), rencontrés à l’occasion de mon travail sur la pub Toys ‘R’ Us, afin qu’ils me trouvent les perles rares. C’est ainsi que je fis connaissance d’Emile Baujard et Camille Fernandès, finalement sélectionnés pour incarner les deux héros de la fiction. Nous devions également nous assurer de la collaboration de leur parents, puisqu’il était convenu d’aller filmer les enfants chez eux, et aussi dans leur école, et durant leurs activités extra-scolaires.

Tourné avec Jean-Manuel au printemps 2012, sans aucun éclairage, à l’aide de deux appareils photos très bon marché (un Canon 550D et un Nex), le film tente de capter la présence et la grâce naturelle des deux enfants, pour les livrer à l’absurde, à l’irrémédiable conséquence des jeux dangereux. La musique de Didier Pascalis et le mixage de Thibault Arnold (Yellow Cab Studios) parachèvent le tout.

Une autre version existe avec la musique que j’avais utilisé pour élaborer mon premier montage, un extrait de la BO de « La ligne rouge » de Terrence Malick signée Hans Zimmer et clairement mélodramatique. Probablement trop. Et puis de toute façon, les droits auraient été inabordables.